Dans mon village, les anciens parlaient d’une source. Enfant, je les entendais. Leurs voix pareilles au murmure du vent, au refrain d’une chanson dans laquelle ce mot revenait sans cesse. Plus grande, j’ai cessé de prêter attention à ce murmure et il a peu à peu disparu. Étudiante, je suis partie de mon village. Plus tard, je suis partie plus loin encore pour travailler.
Dans mon village, les anciens parlaient d’une source. Leurs mots me sont revenus plus tard, bien plus tard, et leurs murmures ne m’ont plus quittée. Alors, je suis partie à la recherche de cette source. Ils la disaient cachée. En haut de montagnes escarpées aux sentiers étroits. Ils la disaient oubliée et perdue. Loin dans les profondeurs d’une grotte. Ils la disaient lumineuse et belle. Telle la plus belle des perles, entourée d’une beauté somptueuse.
Dans mon village, les anciens parlaient d’une source. Alors je suis partie à sa recherche. J’ai parcouru le monde, les continents, les moindres recoins de chaque pays. J’ai trouvé de si belles sources qu’il me semblait chaque fois que c’était elle, celle dont parlaient les anciens. En haut des plus belles montagnes, entourées des plus belles fleurs, réserve d’une eau si douce et fraîche, lieu de belles rencontres. Alors, j’ai continué à chercher. Des années durant. Sources chaudes, propices à la détente après de longues heures de marche. Sources salées laissant sur les lèvres le goût des larmes. Sources sulfureuses dont l’odeur atroce pousse à fuir plus loin encore. Source offrant l’eau la plus pure. Sources pétrifiantes qui semblent avoir arrêté le temps et dont les victimes gisent dans une prison de calcaire. Des sources, je n’ai jamais cessé d’en trouver. Et pourtant, jamais je ne l’ai trouvée.
Dans mon village, les anciens parlaient d’une source. Pourtant, plus je la cherchais et moins elle me semblait exister. Alors un jour, je suis rentrée dans mon village. J’y ai déposé mes valises et j’y suis restée. Je suis devenue une ancienne, mais je n’ai pas parlé de la source.
Dans mon village, à l’écart, se trouvait une source. J’ai passé auprès d’elle de nombreuses heures, à observer sa surface se parer de mille couleurs au fil des saisons. À écouter le clapotis de l’eau et les herbes alentour frémir dans le vent chaud de l’été, à goûter les gouttes de pluie tombant les soirs d’automne, à voir sa surface se couvrir de glace l’hiver, à caresser les bourgeons des arbres se nourrissant de son eau au printemps pour grandir. Et puis un jour, j’ai senti dans mon cœur cette douceur et cette beauté dont parlaient les anciens. Une source infinie de douceur et de beauté. J’ai compris alors que cette source que j’avais tant cherchée, parcourant le monde et tous ses recoins, se trouvait là, depuis toujours. Si bien cachée dans mon cœur. Il m’avait fallu escalader les plus hautes montagnes, traverser les fleuves les plus déchaînés, me perdre dans les forêts les plus denses. Il m’avait fallu faire tant et tant de rencontres, verser tant et tant de larmes salées, aimer si fort. Il m’avait fallu m’asseoir et regarder les saisons défiler tant et tant de fois. Il m’avait fallu me pencher tant de fois sur la surface de l’eau et regarder dans ses profondeurs. Trouble les jours de pluie et limpide après l’orage. Alors, j’ai pu la trouver. La source dont parlaient les anciens.
Dans mon village, les anciens parlaient d’une source. À mon tour, j’en ai parlé, ma voix devenant un murmure doux comme le vent, mes paroles le refrain d’une chanson, s’accrochant aux poings fermés des bébés, aux cheveux des enfants, aux sourires rêveurs des adolescents, les suivant quelque temps dans leur départ puis s’estompant dans les pas pressés des adultes qu’ils deviennent.
Dans mon village, les anciens parlaient d’une source. Même si le son de leur voix s’atténue, devenant presque imperceptible, le vent continue de porter leur chanson et leurs paroles résonnent dans mon cœur. Car ce sont elles qui m’ont guidée jusqu’à la source.
Fanny GOBERT · La source
