Peindre
Il est un endroit parfaitement insaisissable où pourtant je suis en parfait équilibre.
Peindre c’est retrouver cet endroit.
La respiration se pose, le dos se redresse, l’esprit s’ouvre, le mental s’apaise.
Je suis dedans et dehors, le monde en moi et autour de moi.
À cet endroit précis et en cet instant, je suis accordée, dissoute.
Rien n’est plus séparé.
J’appartiens à un temps double, celui qui passe et celui qui est immobile, l’instant.
Je tente de rester là, pas de jugement, pas d’attente, pas d’objectif, pas de souffrance,
pas d’explication. Juste la conscience d’une totale appartenance au monde et à moi-même.
Et c’est la même chose.
Tout a une place et il y a de la place pour tout.
L’espace intérieur est si grand que j’ai besoin de peu d’espace au dehors.
Peindre c’est tendre vers cela, laisser la place, laisser se taire.
C’est retrouver l’endroit où le monde et moi ne se heurtent plus.
C’est rester en silence, le corps agissant, le geste, les yeux, la main,
l’action de la matière dans le mental apaisé.
Je ne peins pas avec la tête, voilà qui est salvateur.
Peindre est une exploration sans fin, nouvelle à chaque fois.
Sans autre but que de vivre, précisément, cela. Un instant si fugace qu’il n’existe que pour moi.
Je suis au centre mais il ne s’agit pas de moi.
Impossible de rester là pourtant.
Des pensées surgissent, s’emparent de mon geste, l’empêchent ou le faussent.
C’est ainsi. L’important est de le voir, de l’accepter et de continuer.
Continuer, revenir, essayer.
Vivre.
Ça sera exactement cela vivre, la tentative elle-même.
Par ce corps qui dure si peu mais qui rend tout possible pour un moment.
Peindre est pour moi la chose la plus difficile au monde :
sur un support matière, dans un espace limité, avec des outils déterminés,
comment restituer le réel impalpable, le temps aboli, l’ouverture aux étoiles,
la fulgurance de la dissolution de soi ?
Comment insuffler la non matière au cœur de la matière ?
C’est pourtant possible puisque nous sommes.
Quand je peins il n’y a aucune façon d’esquiver ni aucun raccourci.
Je sais quand je ne sais pas. L’important est de chercher, pas de savoir.
C’est ainsi que je suis en mouvement. Je peins dans le temps qui est le mien,
le temps qui, au bout du compte, aura été le mien.
Ce que j’aurai fait importe peu mais le chemin emprunté est essentiel.
Je n’ai pas d’habileté ou de facilités particulières.
Tant mieux. Je ne peux abuser personne. Surtout pas moi-même.
Souvent je peine. Toujours je finis par voir.
Ce qui me fait défaut ne me manque pas. Le chemin est passionnant et vivant.
Et le vivant est au cœur du sacré.